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Dans la chanson, le
noir prend plusieurs aspects. En tant que couleur, il vêtit souvent
ceux qui le chantent, effaçant ainsi le corps au profit d’un visage,
d’une voix, d’une gestuelle… Il permet ainsi à l’interprète de faire
ressortir l’essence de son art. Mais il est aussi sentiment et métaphore
émotionnelle. Il s’agit alors d’un noir symbole : de violence ou
de révolte, mais aussi de tristesse et de fatalité…

C’est le noir du fado, musique traditionnelle portugaise, qui chante
la nostalgie, la tristesse, la difficulté à vivre. "Fado, fado,
le Portugal te doit ses nuits blanches, quand au fond de l’ombre
tu te penches…" (Dalida). On le chante les yeux fermés parce
que l’on est seul face à son destin. Il s’agit d’une clé mélancolique
pour trouver une étincelle de joie aux fins fonds du mal être… La
"môme Piaf" avait beau la chanter, elle n’a pas toujours
vu la vie en rose… Tragédienne lyrique, dans sa robe couleur de
nuit, elle est l’interprète touchante d’un noir vécu, celui des
amours malheureuses : son enfant emporté par la maladie, son mentor
mort assassiné et son grand amour disparu dans un accident d’avion.
Une vie jalonnée d’épreuves qui la feront sombrer dans la dépression
: "La lumière et la joie sont derrière les vitrines, ni pour
toi, ni pour moi…" et se réfugier dans les ténèbres du mysticisme
et du spiritisme. Sur scène, Edith Piaf partage ce noir avec son
auditoire dans une communion non exempte d’espoir…
Autre
icône du noir, Barbara semble chanter des prières adressées aux
ombres qui l’accompagnent. Vêtue couleur deuil, car à l’époque c’est
moins coûteux, elle tente d’exorciser une enfance malheureuse, entre
pauvreté et violence, et une jeunesse sordide qui l’a acculée à
la prostitution… S’ensuit une vision ternie du monde, une existence
de tourments, au cœur de la nuit... Comme tiré de l’un de ces cauchemars,
L’Aigle noir cristallise ce cri de souffrance : "Quatre
plumes, couleur de la nuit, une larme, ou peut-être un rubis, j’avais
froid, il ne me restait rien… L’oiseau m’avait laissée seule avec
mon chagrin." Chez Barbara, le noir devient une métaphore de
la douleur, de la mort et du passé. Ceux qu’elle chante : Mouloudji,
Brel, Brassens ou Gainsbourg la rejoignent dans ses ténèbres. Gainsbarre
n’est-il pas aussi l’auteur de ces vers : "Les pensées que
je médite, sont plus noires que l’anthracite…" ? C’est le noir
des poètes, subit comme une fatalité…
 
Quand Johnny chante Noir c’est noir, en 1966, le moral du
rockeur est au plus bas : il sort de cure de désintoxication, soupçonne
sa femme de vouloir le quitter et a le fisc sur le dos. Mais déjà
le ton est plus revendicatif. Car la nouvelle génération refuse
de subir son destin et clame le noir de la révolte. Avec des œuvres
comme Idées noires, Soleil noir, ou Noir et blanc…
Bernard Lavilliers a trouvé dans la chanson un exutoire à sa colère.
Jeune, il a connu les cités HLM et la délinquance. Ce noir-là rejette
la société moderne et ses institutions, souvent tenues comme responsables
d’un certain désespoir. Le Père Noël noir de Renaud, par
exemple, est un pied de nez insolent à cette vieille tradition.
"Petit Papa Noël" y est dépeint comme un sale type brutal
et alcoolique.
Des courants musicaux entiers se sont appropriés ce noir-rébellion.
Dans les années 80, la new wave incarne cette tendance. Ses groupes
musicaux sont habillés de noir jusqu’au bout des ongles et maquillés
de façon dramatique, que leurs membres soient masculins ou féminins.
Ils s’appellent The Cure, Dépêche Mode ou encore Jeanne Mas et son
tube de 1986, En Rouge et Noir : "En rouge et noir,
drapeau de mes colères, je réclame un peu de tendresse…". Il
s’agit de se démarquer, d’oser, d’être différent. Le noir devient
le porte-drapeau de la marginalité, de la singularité qui s’impose
dans une société où la norme est de rigueur.
De
même dans le rock et sa version extrême, le Black Metal. Le noir
est choisi comme emblème par de nombreuses formations : La Mano
Négra, Noir Désir, Bérurier Noir… Tenues obscures et paroles pessimistes,
tout y passe. Dans son Johnny colère, Noir Désir donne le
ton : "Johnny m’a dit : écarte le rouge, écarte le blanc, la
seule couleur, c’est noir brillant." Le mouvement rap, de son
côté, à tendance à stigmatiser le noir en tant qu’obscurantisme
ou mal absolu. Que ce soit NTM avec son titre C'est clair :
"J'espère enfin que ma parole éclaire, ceux restés sans lumière,
gardez les yeux ouverts. Otez les oeillères sinon rien à faire."
ou encore IAM qui tient à rappeler les dangers de ces ténèbres dans
L’Empire du côté obscure : "Obscure, la force est noire,
noire comme le château où flotte l’étendard (…)" Etendard de
la révolte ou du désespoir, le noir dans la chanson devient le miroir
des zones obscures de l’âme…
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